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Au Nom de l'Harmonie, tome 1 : Zéphyr - Prologue

Le soir de mes quinze ans aurait pu être ordinaire, mais cela n’a pas été le cas...

Après une soirée pleine de rires, de danses, et de karaoké, le pub annonça la fermeture et mes amis rentrèrent chez eux. Seul Ludo s’était inquiété de m’abandonner à une heure si tardive. Quand ses parents étaient arrivés, je lui avais assuré que mon père n’allait plus tarder. Malgré son air coupable au moment de monter dans la voiture familiale, il était trop fatigué pour insister.

Bientôt, les employés quittèrent aussi les lieux. L’enseigne verte qui clignotait au-dessus de ma tête s’éteignit et la ruelle devint beaucoup plus sombre.

Un peu inquiète en attendant mon père, je fixais sans arrêt l’extrémité de la petite rue, espérant voir apparaître sa Ford Mondeo.

Le froid de ce mois de février était assez mordant. Je sentais mes joues se rafraîchir et arborer cette teinte rouge caractéristique à mesure que le vent me cinglait le visage. Ma bouche laissait échapper de petits nuages de vapeur. Malgré mon manteau de cachemire noir, j’étais frigorifiée. L’air glacial s’infiltrait dans la moindre ouverture, accentuant cette sensation de froid qui me paraissait de plus en plus insupportable.

Je resserrai les pans de mon manteau. Après quelques minutes supplémentaires, je commençai à me balancer d’un pied sur l’autre pour tenter de me réchauffer.

Un bruit métallique retentit au loin. Je sursautai en réprimant de justesse un cri d’angoisse. Mes épaules se crispèrent. Je scrutai frénétiquement les alentours, distinguant avec peine le trottoir encore enneigé par endroits et les quelques ombres oscillantes sous les faibles halos des lampadaires. Rien ne paraissait suspect. L’oreille aux aguets, j’attendis. Comme je n’entendais rien d’autre que la circulation des rues adjacentes, je me détendis légèrement.

Ce doit être un chat qui fouille dans les poubelles…

Des pas résonnèrent alors derrière moi, ce qui m’angoissa encore plus. Affolée, je fis volte-face passant en revue tout ce qui pourrait m’arriver.

Oh, bon sang ! Mais pourquoi papa met-il autant de temps ?

Avec soulagement, j’aperçus une petite silhouette féminine. Sa démarche franche et rapide trahissait son inquiétude, ce qui m’arracha un faible sourire. Pourtant, lorsqu’elle arriva près de moi, quelque chose de dangereux émana d’elle, ce qui m’ôta toute sympathie à son égard.

Je risquai un œil derrière moi, espérant que cet air inquiétant ne m’était pas destiné, mais il n’y avait personne… Un mauvais pressentiment me comprima l’estomac. Il me fallut plusieurs secondes pour réaliser qu’elle allait m’attaquer.

Au moment où je m’apprêtais à m’enfuir, il était déjà trop tard. Ses yeux me fixaient avec détermination et concentration. Mon cœur s’affola et je n’eus pas le temps de réagir. Elle me poussa brutalement. Je perdis l’équilibre et ma tête heurta violemment le bitume tandis qu’une douleur fulgurante irradia mon coccyx. Prise d’un léger vertige, je mis un instant à me ressaisir.

Je tentai de me redresser, mais mon assaillante me plaqua au sol cognant une nouvelle fois mon crâne endolori. Je lâchai un gémissement de douleur. À moitié assommée, je la regardai placer mes bras le long de mon corps et s’asseoir à califourchon sur moi. Incapable de réagir, je la dévisageai, sans comprendre ce qui m’arrivait. Aucun son n’arrivait à franchir mes lèvres…

Lorsqu’elle sortit un katana de son long manteau beige, je faillis m’évanouir. Mon souffle se bloqua dans ma gorge pendant que je cherchais vainement un moyen de m’échapper. Je poussai sur mes jambes pour la faire basculer, serrant les dents à chaque nouvelle tentative tant mes blessures me faisaient souffrir. En dépit de son petit gabarit, cela ne lui fit aucun effet…

J’espérais naïvement que quelqu’un viendrait me sauver, mais la réalité me frappa de plein fouet quand elle agrippa son arme à deux mains pour la lever au dessus de sa tête.

Ça ne peut pas finir comme ça…

Je fixai la lame avec angoisse, sous le regard déterminé et concentré de mon agresseuse. Mon cœur palpitait et une peur indescriptible m’envahit.

La lame s’abattit d’un coup pour se planter dans mon épais manteau. Cette fois, je poussai un cri de terreur, en sentant mes yeux se remplir de larmes. Une main ornée d’une cicatrice en forme de spirale attrapa soudain l’épaule de la folle et la projeta à presque un mètre de moi.

Hébétée, je regardai l’homme attaquer mon assaillante. Dans un sursaut de lucidité, je m’éloignai à quatre pattes sur l’asphalte. Mes vêtements s’imbibèrent de neige glaciale. Je parcourus quelques mètres, avant de m’arrêter pour inspecter les dégâts.

Je plaquai une main sur ma poitrine et constatai avec soulagement que la lame n’avait fait que lacérer le tissu épais. Je glissai ensuite mes doigts dans mes cheveux et poussai un petit gémissement en sentant un liquide visqueux. Un terrible élancement se répandit dans tout mon crâne.

Tremblante de froid et de peur, je reportai mon attention sur la bataille. L’homme croisa mon regard, sans doute alerté par le cri que je venais de pousser. Mais il retourna très vite à son combat ; son adversaire avait profité de ce moment d’inattention pour abattre son arme. Le sang gicla du bras gauche de mon sauveur. Cela ne sembla pas le perturber outre mesure, puisqu’il lui envoya un grand coup de pied dans l’abdomen. La femme fut déséquilibrée et mit un genou à terre. Elle se maintint le ventre de sa main libre, sans pour autant capituler.

Qui est cet homme arrivé de nulle part ? Et pourquoi cette femme m’a attaquée ?

Il se concentrait sur son adversaire, se battant tel un guerrier qui aurait fait cela toute sa vie. Il n’avait pas l’air armé. Malgré cela, il parait les attaques de la brune avec précision et habileté, comme s’il était cent fois plus fort qu’elle.

La femme tenta un coup fatal que mon sauveur ne réussit pas totalement à éviter. L’extrémité de la lame s’enfonça dans son flanc droit. Un grognement sourd retentit dans la nuit tandis qu’il enserrait le poignet de la folle. Elle hurla. Je supposai qu’il venait de lui casser le poignet pour l’inciter à lâcher le Katana planté dans sa chair.

Sans perdre de temps, il l’assomma de son poing libre. À mon grand soulagement, elle s’effondra sans plus de résistance. La lame glissa de la plaie au même moment et tomba sur le bitume gelé dans un bruit métallique. L’homme vacilla légèrement, avant d’afficher un sourire satisfait, néanmoins crispé par la douleur.

À cet instant, je voulus me relever et le remercier, mais il ramassa l’arme et se rapprocha du corps de la femme. Sans crier gare, il lui trancha la gorge, d’un geste rapide et précis. La tête roula dans une gerbe de sang avant de s’écraser contre le mur. Je réprimai un haut-le-cœur devant ce spectacle abominable.

Comment peut-on tuer quelqu’un avec autant de sang froid… ? Est-ce que c’est un assassin… ?

Je ne savais plus que penser…

Il chancela légèrement et s’adossa au mur, avant de s’écrouler à son tour, en me fixant avec un sourire rassurant. Pétrifiée, je le dévisageai. Il semblait mort, mais ses yeux devenus vides continuaient de me regarder.

Je me redressai lentement, ignorant les énormes hématomes qui ralentissaient mes mouvements. Je n’avais aucune envie de m’approcher de lui et pourtant c’est précisément ce que je fis. J’avais du mal à comprendre d’où me venait ce besoin de vérifier son pouls, alors que j’aurais dû partir en courant.

J’inspirai profondément et fermai les yeux afin de rassembler mon courage. Je pouvais le faire ; il me suffisait de tâter sa carotide.

J’étais terrorisée à l’idée de toucher cet assassin, mais pour une raison que j’ignorais, je devais savoir.

Je tendis ma main vers son cou… et, comme je m’y attendais, son cœur ne battait plus. Sous le choc, je reculai d’un pas et fixai les deux corps qui se trouvaient à mes pieds. Je n’avais jamais vu de morts et, cette nuit-là, j’en avais deux sous les yeux.

Tétanisée, pataugeant dans une mare de sang, je clignai plusieurs fois des paupières lorsque deux phares m’aveuglèrent. Quelqu’un m’agrippa les épaules.

— Melinda ! Est-ce que ça va ? Tu n’as rien ? hurla mon père, fou d’inquiétude, en m’inspectant sous toutes les coutures.

Incapable de parler, je fis non de la tête. Il m’observa encore quelques secondes avant de m’enserrer dans une solide étreinte qui manqua de me briser les os. Il finit par me libérer, glissa une main dans la poche de sa veste et sortit son téléphone portable. Il composa immédiatement le numéro des secours sans cesser de me cajoler. Il m’entraina ensuite dans la voiture pour me réchauffer en les attendant.

Les secours arrivèrent quelques minutes plus tard dans un vacarme de sirènes stridentes et de gyrophares bleus. Un ambulancier vint à ma rencontre et m’enroula dans une couverture de survie tandis qu’il me guidait vers l’arrière de son véhicule. Mes muscles tremblaient tellement que j’avais du mal à les contrôler ; je savais que ça n’avait rien à voir avec le froid, mais que c’était lié à mon état de choc. Après un bref check-up, le médecin m’informa que mes blessures étaient superficielles et se contenta de nettoyer ma plaie à la tête avec une simple compresse.

Une fois mes soins terminés, un policier s’avança vers moi pour m’interroger. J’écoutais ses questions avec attention, mais ne pus m’empêcher d’éclater en sanglots lorsque je lui résumai les événements précis qui venaient de se dérouler. Mon père, toujours aussi attentionné, me tint la main pour me réconforter durant tout l’interrogatoire. Au bout d’une heure, il pria toutefois le commissaire de me laisser tranquille.

En ressortant de l’ambulance, je constatai que les corps avaient été ramassés par l’équipe médicale, ce qui m’épargna une seconde vision d’horreur quand mon père me raccompagna à sa voiture.


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